Serpentin

Il se tient là, sentinelle mutilée au bord du schuss, portant sur son flanc le récit brut des hivers mécaniques. Ce n’est plus un arbre, c’est un manuscrit d’écorce où chaque balafre raconte l’acier des dameuses et la morsure du gel. Regardez ce flanc mis à nu, ce bois gris et strié comme un vieux muscle fatigué. Pour ne pas mourir, l’arbre a puisé dans sa sève une fureur de vivre. Il a sécrété ces lèvres de bois, ces bourrelets puissants qui ne se contentent pas de guérir : ils sculptent. En une lente et patiente poussée, la cicatrisation s’est faite reptile. Un serpent de vie s’enroule autour de la plaie, rampant vers le ciel pour sceller l’entaille. En haut de ce calvaire végétal, le bois a dessiné une tête aux aguets, une gueule de dragon pétrifiée qui semble défier les moteurs et le vent. Chaque printemps, cette « gueule cassée » refuse de rendre les armes. À l’ombre de ses cicatrices monstrueuses, il hisse de nouveau le pavillon de ses jeunes pousses, prouvant que la beauté n’est pas dans l’absence de blessures, mais dans la force magnifique de leur recouvrement.

Le Petit Ballon, le 31 décembre 2025